150 ans après sa publication, la théorie de l'évolution de Charles Darwin, apporte un éclairage particulier sur la survie et le développement des sociétés. Le paléoanthropologue Pascal Picq, invité de l'assemblée générale d'Angers Technopole, le 28 juin, livre une lecture originale et pertinente des mécanismes fondamentaux et des comportements essentiels au développement de nos organisations.
Quelle « espèce » de manager êtes-vous ?
La distinction entre Lamarckiens et Darwiniens oppose les stratégies délibérées (voulues par le dirigeant) et les stratégies émergentes (venues de la base, que le dirigeant ne fait qu'entériner a posteriori). L'expérience d'entreprise prouve que les chimpanzés l'emportent lorsqu'il s'agit d'assurer un flux continu d'innovations, comme chez Google. Mais les macaques s'imposent pour gérer les grands projets d'ingénierie comme chez Areva.
Le manager « lamarckien »
• Vous constatez un problème et trouvez une solution.
• Vous structurez et hiérarchisez votre organisation.
• Vous évoluez par un mécanisme de réactivité.
• Vous êtes pratique, doué de bon sens.
Diagnostic : vous êtes « ingénieur »
Vous avez le « génie » pour construire, organiser, assembler les éléments et les faire fonctionner. Vous êtes un manager excellent et techniquement performant, mais un peu moins innovant.
Le manager « « darwinien»
• Vous constatez un problème et pensez alors à autre chose.
• Vous n'appréciez pas les process trop rigides.
• Vous progressez de manière spontanée, voire chaotique.
• Vous êtes dans l'imaginaire, la curiosité.
Diagnostic : vous êtes « créatif »
Vous avez un don pour créer l'improbable et en tirer le meilleur parti. Vous êtes un manager, adaptable et à l'aise avec l'innovation. Néanmoins, sachez vous entourer de bons techniciens.
Selon la théorie de l'évolution, les espèces se sont transformées au moyen de la sélection naturelle. Celle-ci n'est pas une loi, et encore moins celle du plus fort. Quand l'environnement n'est pas sélectif, tout le monde est bon, ce qui n'est plus vrai en cas de crise. Seuls les êtres les plus aptes à leur milieu survivent et laissent une plus grande descendance. D'autres sont chanceux. Le français Lamarck pensait que la girafe avait développé ce long cou et des pattes de devant plus longues que celles de derrière à force de brouter le feuillage des arbres. Darwin et de Wallace ont fondé une théorie de l'évolution basée sur le couple variation/sélection.
L'évolution chez l'homme
Lamarck croyait à un principe du type « la fonction crée l'organe » ; l'innovation est active et procède d'une adaptation à l'environnement. C'est ainsi que fonctionnent nos ingénieurs. Nous avons calqué ce modèle pour structurer les activités de nos sociétés actuelles. Mais l'approche de Darwin est plus juste. Elle repose sur la variabilité. En combinant des éléments inattendus, la nature produit des nouveautés spontanées. La diversité, l'introduction de variables dans un système sont une source d'innovation bien plus puissante. Dans l'entreprise « darwinienne », l'important n'est pas la survie du plus apte ou du plus fort, mais celle du plus adaptable.
Innover avec l'entreprise « darwinienne » Dans ce type d'entreprise, on ne rejette aucune idée, même farfelue. « Là-Haut », le film à succès sorti l'an dernier des studios Pixar, est parti d'une idée qui avait fusé, sans pertinence, lors d'une réunion qui n'avait rien à voir. Le bon réflexe a été de ne pas rejeter a priori cette possibilité qui paraissait assez fantaisiste. Les exemples ne manquent pas. Dans tous les cas, l'innovation, c'est accepter l'inutile, l'intuitif, la perte de temps... Autant de considérations qui paraissent futiles dans les entreprises. Mais cette variabilité est pourtant la source de la créativité. Culturellement, la France est lamarckienne. 36 des entreprises du CAC 40 existaient déjà avant la Seconde guerre mondiale. Les entreprises sont basées sur le modèle obsolète du XIXème siècle. Nous n'avons pas encore bien assimilé le message de Darwin. Pour qu'une entreprise ait des chances de faire émerger de nouvelles filières, il faut qu'elle accepte de laisser s'exprimer des « variations », ce qui requiert une culture de l'essai et de l'erreur et de ne pas confondre cette dernière avec la faute.
La France capte mal ce qui est innovant
Dans « Alice au Pays des Merveilles », la Reine Rouge le disait : « Il faut courir le plus vite possible pour rester à sa place ». Dans un monde économique ouvert, si les autres bougent, il faut aussi bouger. Sinon, on est hors course. Le protectionnisme et l'isolationnisme sont les dernières étapes avant l'extinction. En France, nous avons du mal avec l'innovation darwinienne. Notre système éducatif est élitiste et forme du personnel pour la haute administration, les grandes sociétés et la politique. Nous avons une excellente culture d'ingénieur pour des filières qui existent déjà, mais pas de culture de chercheurs. D'où la défiance envers la recherche fondamentale et le faible investissement en R&D avec des docteurs issus de l'Université. Aux Etats-Unis, on suivra dix projets. Si huit ne tiennent pas la route, ce n'est pas grave : de l'avance aura été prise sur les deux autres. Bernard Liautaud, fondateur de Business Objects dans la Silicon Valley, le constatait : « Les Américains se méfient de moi car je n'ai jamais commis d'erreurs ». Steve Jobs s'est planté sur la stratégie commerciale du Macintosh. Evincé d'Apple, il y est revenu grâce à l'Iphone.
Et les chimpanzés dans tout ça ?
L'homme n'est pas un parent du singe. Il est UN singe qui a évolué dans une direction différente. Les singes savent comment capter l'innovation, la transmettre et la diffuser autour d'eux. Nous ne leur ressemblons pas assez. Nos entreprises et nos administrations fonctionnent comme des groupes de macaques, très hiérarchisés, où l'innovation a du mal à se faire son chemin. Imaginons un macaque du bas de l'échelle. Il découvre que laver des patates douces dans de l'eau de mer leur donne un meilleur goût. Il faudra cinq générations pour que le groupe adopte cette innovation. C'est long. Les chefs chimpanzés savent tolérer la diffusion horizontale de l'innovation. Prenons un chimpanzé, lui aussi dominé, qui trouve une astuce de chasse. Le mâle dominant ne se sentira pas atteint dans son autorité s'il lui délègue la responsabilité de la chasse pour le groupe. Chacun apporte sa contribution au profit de la meilleure intelligence collective.
Propos réunis par Alain Ratour
Pascal Picq
Né en 1954 à Bois-Colombes
Chercheur associé au Duke University Medical Center (1985-89), chercheur associé (1989-91), maître de conférences à la chaire de paléoanthropologie et préhistoire du Collège de France (depuis 1991). Ses travaux de recherche portent sur l'évolution de la morphologie des hommes fossiles et les relations entre la forme et la fonction des os.
Pascal Picq contribue à la diffusion des connaissances en paléoanthropologie grâce à la publication de plus d'une vingtaine de livres, dont plusieurs pour les jeunes, et à la participation comme à la coréalisation d'expositions, de films et de CD-ROM.
Ouvrages publiés en 2010
- « L'entreprise impertinente est celle capable d'évoluer ».
- Cercle des Entrepreneurs du Futur/La Documentation Française (septembre 2010).
- « L'Homme est un singe savant comme les autres ». In Aux Sources de l'Innovation. Pluriel 3/APM, janvier 2010.
- « Il était une fois la paléoanthropologie », Odile Jacob 2010.