Les crises sont toujours des phases d'opportunité, déclarait récemment l'économiste Marc Touati devant une récente assemblée générale de la CCI. En France, les chefs d'entreprises vont devoir transformer la reprise qui viendra en reprise durable. Et, dans un environnement économique mondial marqué par le poids croissant de la Chine, l'Etat devra bien soulager le fardeau de la dette.
Marc Touati
40 ans
- Titulaire du DEA Monnaie, Finance, Banque de l'Université de Paris I Panthéon-Sorbonne
- Directeur général et Directeur de la Recherche Economique et Financière de Global Equities, société d'investissement en Bourse
- Président Fondateur du cabinet ACDEFI (Aux Commandes De l'Economie et de la Finance), cabinet de conseil et de formation économique et financier
- Président de l'ACDE (Association pour la Connaissance et le Dynamisme Economiques) qui vise notamment à démocratiser l'économie et à porter l'économie au cœur du débat public.
- Expert APM (Association Progrès du Management
- Maître de conférence à l'IEP (Institut d'Etudes Politiques de Paris) ; enseignant à l'Institut Français de Gestion, dans plusieurs Universités et Grandes Ecoles.
A publié :
« Le retour du plein-emploi une nouvelle révolution française », en collaboration avec Pierre Alexandre (2000), éditions Anne Carrière
« Krach, boom... et demain ? » (2009), éditons Dunod
La crise que nous venons de vivre ressemblait à celle de 1929, mais les gouvernements n'ont pas fait les mêmes erreurs. Les soutiens au rebond n'ont pas manqué. Aujourd'hui, les fonds souverains et les fonds privés du monde émergent cumulent plus de 4 000 milliards de dollars de liquidités. Offres publiques d'achat, acquisitions d'entreprises, levées de fonds se multiplient... ces acheteurs, le plus souvent chinois, indiens, brésiliens ou originaires des pays du Golfe, « font les soldes ». Pour la première fois après une récession mondiale, la croissance revient d'abord dans les pays émergents. La croissance mondiale, tirée par eux, revient vers les 3 %.
Chine : la grande gagnante de la crise
Dans ces pays émergents, l'Europe de l'Est pleure, mais la Chine rit. Elle dispose en plus de quatre airbags décisifs. Son taux d'épargne représente 50 % du Produit Intérieur Brut et lui permet de financer son développement. Son taux d'investissement atteint 45 % du PIB. Sa dette publique ne dépasse pas 18 % du PIB (ce pourcentage était celui de notre pays en 1975). Ce qui fait le plus peur, c'est l'importance considérable de ses réserves de change : 2 273 milliards de dollars, soit l'équivalent du Produit Intérieur Brut de la France stocké dans les coffres de la Banque chinoise. La Chine est la grande gagnante de la crise. C'est le pays qui investit le plus dans la R&D. Contrairement aux idées reçues, elle ne nous vend pas que des jouets et du textile : 65 % de ses exportations possèdent un contenu technologique contre 60 % pour la France.
A côté de cette locomotive, la reprise est molle dans la zone euro et déjà en danger. En 2010, elle se situera entre 0,5 et 1 %. L'euro baisse actuellement. C'est une bonne nouvelle pour 2010 : il reviendra au niveau 1,20. L'euro a un coût pour les producteurs français qui vendent en France. S'il baisse, il soutiendra la croissance, il rendra les produits étrangers moins compétitifs.
France : révolution technologique et dette publique
En France, la décroissance est devenue une nouvelle théorie à la mode. Elle est suicidaire. Si on base la relance sur la consommation, cela ne marchera pas non plus. Les gouvernements doivent penser à l'après pétrole, à créer de la croissance en optimisant l'existant grâce à de nouvelles technologies. Avec son grand emprunt, l'Etat veut mettre le paquet sur les Universités et la Recherche et Développement. Mais en France, 40 % de la R&D sont déjà financés par l'Etat, davantage que chez nos voisins. Cela va-t-il être efficace ? C'est l'investissement qui génère la croissance. Il faut patienter. Il faut 9 mois de reprise économique, sinon pas d'emplois.
La question de la dette publique française est cruciale. Elle représentait 20 % du PIB en 1980, 35 % en 1991, 60 % en 2003, 80 % aujourd'hui. La dette publique avec le hors bilan atteignait 120 % du Produit Intérieur Brut en 2009. Quand on dit que « les générations futures paieront », c'est faux : les Etats n'auront pas à rembourser leurs dettes. C'est pour cela que le déficit de la France n'impressionne pas les autres gouvernements. Ce qui, par contre, pose un réel problème, ce sont les intérêts sur la dette que paie notre pays. Ils représentaient 54 milliards d'euros en 2008. Tout ça pour quoi ? Une croissance structurelle passée de 2,5 % en 1990 à 1,3 % aujourd'hui ; une dépense publique qui représente 54 % du PIB ; une bulle de la dette avec des taux longs réels supérieurs au taux de croissance.
Perspectives pour la société et les entreprises françaises
Il s'agit de savoir comment sortir de la crise par le haut. Ne comptons pas trop sur l'Etat jusqu'en 2012. Après, il faudra payer la facture. Environ 93 % des 1,2 million de PME que compte l'Hexagone comptent moins de 10 salariés. C'est un handicap ... et un record dans le monde développé ! Face à l'adversité ambiante, les entreprises françaises doivent adopter au moins une des trois stratégies suivantes :
1. Choisir des niches : produits, services... sur lesquelles elles doivent communiquer
2. Mener la Recherche & Développement dans tous les secteurs
3. Profiter de la croissance internationale
Si une entreprise ne s'appuie sur aucun de ces leviers, cela devient problématique pour elle.
Plusieurs secteurs devraient profiter en priorité de la reprise : l'International, les travaux publics, les technologies de l'énergie (c'est la Chine qui investit le plus dans ce domaine), les technologies de l'information et de la communication, les biens d'équipement, les services (ces derniers représentent 75 % du PIB en France. Malheureusement, ils n'ont pas bonne presse).
Les clés de sortie de crise
Les PME disposent de plusieurs moteurs pour rebondir. La gestion des hommes et des femmes est la première. La culture de lutte des classes doit changer : « Le développement de « l'intraprenariat » (l'épargne salariale, l'intéressement...) peut y contribuer. Les salariés doivent être responsabilisés. La culture économique est insuffisante dans notre pays, ce qui empêche de prendre du recul et de regarder la réalité. On a voulu nous faire croire ainsi que Dubaï pouvait être à l'origine d'une nouvelle récession mondiale. C'est une aberration : Dubaï ne représente que 1 % du PIB mondial. Les performances des entreprises seront d'ailleurs forcément liées au bien-être des salariés et à leur implication.
Autres clés de sortie de crise : le développement durable (mais attention ! Pas de « durable » sans développement), la nécessité d'une transparence maximum dans le fonctionnement de l'entreprise, notamment au niveau des salaires (c'est la notion de « juste prix »), la qualité et les services qui feront la différence.
Cette crise peut devenir une opportunité à condition que l'entreprise se donne les moyens d'investir.
En conclusion, il ne faut pas baisser les bras. La crise dure depuis 35 ans. Si les bonnes décisions politiques sont prises, la croissance reviendra. Mais celle-ci n'est pas une fin en soi. C'est un moyen pour générer plus d'emplois, de pouvoir d'achat, de consommation et de réalisations économiques. Et plus de bien-être.
Propos recueillis par Alain Ratour