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Dominique Desjeux, sociologue : « Crise et consommation »

Parcourant le monde au service d'entreprises internationales, le sociologue Dominique Desjeux travaille sur la consommation et la vie quotidienne. Il se garde bien de faire des prévisions, mais « imagine ce qui pourrait se passer » en saisissant ce qui change dans le monde et les conséquences possibles. Derrière les crises financière et économique, il craint la crise alimentaire.

Bibliographie

Dernières publications aux PUF (Presses Universitaires de France), Coll. « Que sais-je ? » : « Les méthodes qualitatives » (2009), « La consommation » (2006), « Les sciences sociales » (2004).

Biographie

Né en 1946, Dominique Desjeux est anthropologue.

Il enseigne l'anthropologie sociale et culturelle à l'université Paris Descartes (Sorbonne). Il dirige une formation doctorale professionnelle pour former des responsables d'études sur les innovations et la consommation. Il est également directeur scientifique de la société Interlis (recherche et conseils en sciences humaines appliquées au management et au marketing).

Dominique Desjeux mène des recherches en Europe, aux Etats-Unis, en Chine, au Brésil et en Afrique. Thématiques : socio-anthropologie de la décision dans les organisations, anthropologie de la consommation et ethnomarketing, anthropologie de l'interculturel et géopolitique, socio-anthropologie de l‘innovation dans les organisations, les villes, le milieu rural et la vie quotidienne, production scientifique dans les formations supérieures et la recherche.

L'économiste américain Paul Krugman a montré que les USA, jusqu'à Edgar Hoover, ont connu une trentaine d'années libérales, puis à partir de Roosevelt une trentaine d'années interventionnistes. Avec l'arrivée au pouvoir de Ronald Reagan (et Margaret Thatcher en Grande-Bretagne), une nouvelle période libérale s'est ouverte. Aujourd'hui, 30 ans plus tard, l'arrivée au pouvoir de Barak Obama indique peut-être que nous sommes entrés dans un nouveau cycle interventionniste, ce que la crise justifierait.

La crise actuelle rentre dans le cycle des crises que subit le capitalisme depuis plus de 150 ans. Les incertitudes portent simplement sur la nature de son intensité. C'est effectivement une des plus grandes crises depuis 1929, mais le taux de décroissance économique est moins élevé car, justement, les Etats ont agi plus vite. Ils ont en effet pris la crise financière et boursière en main. Des milliards sont injectés. On ne sait pas si les problèmes seront résolus, mais cette réaction est salutaire. Il est essentiel de rendre la confiance aux investisseurs comme les entreprises.

La crise boursière et financière a fait naître une crise de l'économie réelle. En France, tous les indicateurs du chômage sont au rouge. Mais les citoyens donnent l'impression de ne pas encore avoir vu le vrai visage de la crise. Pour l'instant, ils profitent du matelas de l'Etat-providence qui fait relativement bien son travail de redistribution. La consommation n'en a pas trop été affectée. Mais dans quelques mois, les allocations chômage diminueront ou disparaîtront. Un deuxième effet de crise pourrait suivre. C'est une bombe à retardement qui touchera notamment des créateurs, des TPE. Et ce sera plus dramatique. Nous en verrions les effets dans les achats de vêtements, l'alimentaire, le logement.

Pour l'instant, nous observons plutôt un transfert de consommation : moins d'aliments prêts à cuire et plus de produits faits à la maison, de yaourtières et de machines à pain. Les Français font aussi des économies. Sur les douze derniers mois, le marché des lessives a baissé de 4 %. Soit le consommateur met moins de lessive, soit il remplit plus sa machine, quitte à espacer les lavages, soit il réduit la température de lavage.

Contrairement à ce que beaucoup croient, ces comportements ne participent pas directement des valeurs écologiques. Celles-ci existent depuis les années 60. Le Club de Rome a été créé en 1968 pour réfléchir à des problèmes planétaires globaux et proposer des solutions aux dirigeants nationaux. Les préoccupations écologiques ont progressé avec le premier choc pétrolier en 1974. Puis elles ont régressé. Ce sont les contraintes qui entraînent les changements. Les valeurs ne font que les accompagner. Or, les contraintes sont revenues en force avec la crise : le pouvoir d'achat, les coûts de l'énergie, le réchauffement climatique. Et les gens qui n'avaient pas beaucoup d'argent sont devenus spontanément écolos !

Nous devons aussi prendre en compte rapidement la régulation de la rareté des ressources naturelles dans le monde. La compétition des nations se développe autour du contrôle des matières premières, de l'énergie (pétrole et biocarburants). Les nouveaux conquistadores de l'économie mondiale sont les pays émergents ou BRICs (Brésil, Russie, Inde et Chine) auxquels s'ajoutent l'Indonésie et le Mexique. Dans ces pays, nous assistons à la montée de classes moyennes qui sont nées de l'urbanisation, de l'industrialisation et de l'exode rural. Ce qui s'est passé en France sous Napoléon III est comparable à ce que vit la Chine d'aujourd'hui où la classe moyenne s'est accrue de 250 millions de personnes.

Sur le plan des matières premières, la Chine a investi 19,5 milliards de dollars dans la société australienne Rio Tinto, la plus importante entreprise minière au monde, pour assurer la sécurité de sa croissance économique. Elle a passé un accord de troc avec le Brésil pour s'assurer un approvisionnement à long terme en pétrole, mais aussi avec le Venezuela, le Soudan...

Les nouvelles classes moyennes de ces pays émergents mangeaient du riz ou du maïs. Aujourd'hui, elles veulent des protéines, des fruits et légumes, du lait (et donc des céréales pour nourrir les vaches). Mais c'est l'explosion des prix agricoles en 2008 qui a poussé les pays émergents à assurer autrement leur sécurité alimentaire menacée par la montée des cours du maïs, du soja, des céréales, du lait. C'est ainsi que la Corée a loué la moitié des terres cultivables de Madagascar pour faire pousser du maïs. Ces pays cherchent aussi à limiter les risques d'émeutes urbaines : les récentes émeutes de Madagascar coïncidaient avec une pénurie de riz, un produit très sensible au prix car son marché est très étroit.

Les prix mondiaux des produits alimentaires vont donc augmenter et faire peser une menace sur le pouvoir d'achat. Le risque d'un effet ciseau est grand pour ceux qui sont déjà sans revenus, en France comme ailleurs : des prix à la consommation plus chers et des revenus à la baisse.

Propos recueillis par Alain Ratour

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