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Stéphane Degonde, entrepreneur et conférencier

L'adulte-sachant-tout-puissant apprend à l'enfant à marcher, avant de lui demander de surtout arrêter de bouger. Il lui apprend à parler avant de lui demander de se taire. Il lui apprend à suivre les règles avant de lui demander de penser en dehors du cadre. Le monde de l'entreprise ne fait pas exception ; on y attend à la fois de l'obéissance et de l'innovation, du respect et de l'audace, de la discipline et de la rupture. Pour Stéphane Degonde, entrepreneur et conférencier, la désobéissance a toute sa place en entreprise. Clé d'une époque où pour faire face à la rapidité et à la concurrence ouverte, il faut savoir faire la différence. Face aux entrepreneurs d'aujourd'hui et de demain présents à la Grande Aventure d'Entreprendre organisée en novembre dernier par la CCI au Théâtre le Quai à Angers, Stéphane Degonde a appelé de ses vœux une « désobéissance responsable », pour éveiller l'audacieux qui sommeille en soi et oser enfin !

« La désobéissance représente une formidable opportunité de faire différemment. »

Stéphane Degonde

Stéphane Degonde a débuté sa carrière en conseil et ingénierie financière chez PWC et IBM Global Services, ainsi qu'au sein d'un groupe spécialisé dans les médias optiques.

Il a ensuite créé et dirigé pendant 5 ans une startup spécialisée dans la conception et la gestion d'instruments de paiements privatifs pour le compte de grandes marques Retail, de groupes hôteliers et d'éditeurs de coffrets cadeaux.

Conférencier et enseignant HEC, Stéphane Degonde est également l'auteur du livre « J'ose entreprendre ! » publié en janvier 2015 et ressorti en format poche en septembre 2017.


www.stephanedegonde.com

Anjou Eco
En quoi la désobéissance a-t-elle sa place en entreprise ?

Stéphane Degonde
Le XXIème siècle est celui de la mondialisation, de la révolution numérique, de la transformation digitale, de l'économie circulaire, des modèles ouverts et autres modes collaboratifs. Le monde change et avec lui des pans entiers de notre économie. Pour tenir et durer, pour continuer à innover et exister, les entreprises n'ont pas d'autre choix que celui de se réinventer. Elles attendent aujourd'hui de leurs salariés qu'ils soient créatifs, "disruptifs", qu'ils expérimentent, qu'ils prennent des risques... Pour cela, il faut donner de nouveaux espaces et de nouveaux droits, créer les conditions d'une nouvelle forme de désobéissance : une désobéissance "responsable", telle que la conçoivent les entrepreneurs.

Qu'est-ce que la « désobéissance responsable » ?
On a tendance à associer la désobéissance au bazar, au chaos, à l'anarchie. On y voit uniquement du négatif alors qu'il s'agit d'une formidable opportunité de faire différemment. Désobéir, ce n'est pas nécessairement refuser l'autorité ou faire le choix de la marginalisation. C'est faire preuve d'audace. Nous avons tous un cœur d'enfant, explorateur, qui essaie, échoue, recommence, repousse la limite du cadre. C'est cet audacieux en nous qu'il faut réveiller !

Selon vous, est-on audacieux de nature ou le devient-on ?
L'audace est un processus plus qu'un état. Le 02 mai 2012, quand François Hollande fait face à Nicolas Sarkozy lors du débat de l'entre deux tours de l'élection présidentielle, et qu'il répond à la journaliste par une anaphore qui dure 3,21 minutes, « Moi, Président... », il sort du cadre et renverse la partie. C'est un pur moment de désobéissance et d'audace. L'audace est une démonstration singulière. Il n'y a pas de bonne ou de mauvaise audace, mais des styles d'audace que l'on incarne plus ou moins pleinement. Tout l'enjeu est donc de découvrir ces audaces qui nous ressemblent : les nôtres, pas celles des autres... Et pour cela, une seule façon de faire : essayer, échouer, essayer encore. C'est en courant le risque que la vie nous cabosse, que nous apprenons à découvrir les prises de risque qui nous correspondent.

Quelles similitudes voyez-vous entre l'audacieux et l'entrepreneur ?
Entreprendre, c'est une audace maitrisée aux conséquences imprévisibles. Toute démarche audacieuse a sa part d'inconnu ; on a beau tenter de tout prévoir, rien ne se passe jamais vraiment comme prévu. Entreprendre, c'est donc intégrer l'idée d'une adversité sans cesse renouvelée ; une adversité qu'il va falloir surmonter et résoudre avec engagement et courage. Toute la valeur de la démarche entrepreneuriale réside dans la capacité à s'adapter en permanence.

En quoi la désobéissance est-elle utile ?
Cocteau écrivait que : « Rien d'audacieux n'existe sans la désobéissance à des règles. » Le 05 juin 1989 à Roland Garros, en 8ème de finale, le jeune Michael Chang, 19ème au classement ATP, fait face au numéro un mondial, le géant tchèque Ivan Lendl, un Terminator des cours de tennis. Son jeu est sans flamboyance mais d'une efficacité redoutable : il joue en fond de court, tape fort, balade... Face à lui Chang fait preuve d'une vitalité étonnante : il est sur toute les balles, renvoie tout, et mène au score contre toute attente. Dans le 8ème jeu du cinquième set, alors qu'il mène 4 jeux à 3, Chang ose un geste totalement inédit à ce niveau de la compétition. Son service à la cuiller surprend tout le monde, et en premier lieu son adversaire qui, totalement déstabilisé, commet la faute. Une clameur s'élève dans le public : est-ce seulement autorisé par le règlement ? Rien ne l'empêchait en réalité. C'est donc par sa désobéissance à des contraintes imaginaires que Chang a su créer les conditions de la surprise et de la différence.

Quel entrepreneur incarne pour vous la désobéissance et l'audace ?
Tous les entrepreneurs l'incarnent, à leur façon, et à des degrés divers. Eriger des entrepreneurs en exemple, ce serait vouloir affirmer la prééminence d'un style de désobéissance. Ce serait obéir finalement à l'injonction du bon exemple pour entreprendre. Je préfère aider chacun à réfléchir et à trouver en lui son propre style plutôt que de le placer dans les conditions d'une comparaison forcément stérile. Désobéir, c'est d'abord commencer par écouter en soi ce qui résonne vraiment, c'est-à-dire ce qui fait sens et est important.

Si désobéir ne consiste pas uniquement à aller contre la règle, qu'est-ce alors ?
Je crois que l'audace est une autre façon d'écouter le monde. Je pense ainsi au coureur d'ultra distances en milieux hostiles, Malek Boukerchi, qui explique : « Je ne m'entraîne pas à courir, mais à écouter mon corps courir, à entendre chaque dissonance, pour adapter l'effort du corps. » L'audacieux sait désobéir à la raison seule et faire appel à une autre forme d'intelligence : celle des sensations. Faire confiance à son intuition, à ses émotionsest souvent perçu comme une faiblesse en entreprise. C'est pourtant le ressort de tous ceux qui ont à créer, qu'ils soient artistes, sportifs ou entrepreneurs.

De façon concrète, comment ose-t-on la désobéissance ?
Par de petites actions, parfois minuscules. Désobéir peut commencer par des micro-changements dans son quotidien. Ils donneront une impulsion ; leur répétition deviendra un système ; le système mènera vers de nouveaux chemins et créera des opportunités insoupçonnées. Désobéir, c'est créer ainsi les conditions d'un vrai mouvement, c'est-à-dire une chose bien différente de cette agitation dans laquelle nous sombrons si facilement. Désobéir, c'est porter un autre regard sur son métier, son marché, son secteur, sa façon de travailler, de manager, de vendre... Pour cela, rien de mieux que l'exploration en dehors de l'entreprise, les rencontres avec des professionnels d'autres secteurs d'activité, etc. Pour changer, il faut voyager en dehors de l'univers dans lequel on s'enferme si facilement. Tout le monde est concerné : les entrepreneurs, comme les salariés, qu'ils soient professionnels du privé comme des services publics.

Un conseil ? 
Je n'aime pas vraiment donner des conseils qui pourraient être perçus comme des vérités. Permettez-moi cependant de vous livrer une expérience : j'ai dû créer les conditions d'un rebond il y a quelques années. C'est en acceptant de ralentir, en m'extrayant du tourbillon quotidien et des habitudes, en m'évadant loin, en Australie, pendant quelques mois, sans ressources ni projet, autrement dit en désobéissant au regard des tiers, à l'urgence et à l'agitation permanente, que j'ai trouvé le chemin de la reconstruction. Prendre le temps de ne rien faire m'a redonné le goût et la capacité pour me réinventer. Il peut y avoir des trésors derrière la façade du rien.


Aurélie Jeannin
Anjou Eco n°50 - février 2018

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