L'appréhension économique de la culture et le rapprochement a priori antinomique entre économie (raison) et culture (création) est apparu aux Etats-Unis dans les années 60, en France au début des années 80. Choix de politique culturelle, mécénat... font partie de cette économie culturelle. Pour en parler, Françoise Benhamou, économiste, professeur des universités et grande spécialiste de l'économie culturelle.
Biographie
- Economiste
- Professeur des Universités
- Chroniqueuse
- Spécialiste de l'économie de la culture et des médias
- Membre du collège de l'ARCEP (Autorité de régulation des communications électroniques et des postes) et du Cercle des Economistes
- Présidente de l'ACEI (Association for Cultural Economics International)
- Co-présidente du Conseil scientifique du LABEX Industries culturelles et création artistique
- Membre de différents comités et conseils
Qu'entend-on par économie de la culture ?
François Benhamou - L'économie de la culture consiste en l'analyse économique de l'ensemble des secteurs culturels, dont les media et plus récemment, Internet. Comme tout autre domaine de l'économie appliquée, elle permet une analyse de l'emploi, de la consommation, de l'investissement... Il y a quelque temps encore, il existait une certaine réticence de la part du milieu culturel à prendre en compte la dimension économique de la culture. Aujourd'hui, au contraire, les artistes, les établissements culturels et autres acteurs de ce secteur mettent en avant leur dimension économique, pour justifier parfois leur demande de subventions. Budget, dynamiques économiques induites par la culture, accompagnement de l'emploi sont autant de sujets qui font désormais partie des réflexions de ces acteurs.
Plus on consomme de la culture, plus on a envie d'y goûter. Est-ce votre avis ?
Certainement. Cela a été démontré par des sociologues et des économistes qui évoquent à ce propos l'existence d'un phénomène d'addiction. Plus on consomme de la culture, plus on en entretient le goût. Les institutions ont un rôle central. Ce sont la famille, l'école, l'Etat, mais aussi les collectivités territoriales, en particulier les villes qui font aujourd'hui d'énormes efforts en matière d'offre culturelle. Plus l'offre est abondante, plus elle a de chance de trouver un public, même si la surabondance peut parfois créer un effet de concentration des consommations sur quelques biens parmi les plus promus. L'objectif est d'amorcer la pompe, de faciliter l'accès. Ensuite, chacun fait son choix. Il faut faire en sorte de créer les conditions pour susciter le désir. Ce n'est pas parce que l'on ira une seule fois au théâtre que l'on sera touché par la grâce, mais si l'expérience se renouvelle, cela peut créer un phénomène d'apprentissage, d'inclination pour la culture.
Certaines études économiques justifient l'investissement culturel par l'idée que celui-ci a un effet multiplicateur sur les sommes investies. Qu'en pensez-vous ?
Il faut être prudent avec ce raisonnement. Il est très compliqué d'évaluer les retombées économiques. A ce sujet, il sera intéressant de regarder « l'expérience de laboratoire » du Musée Louvre-Lens. Derrière ce projet culturel, il y a l'idée de revitaliser un territoire. Mais ce faisant, on met la culture en compétition avec d'autres investissements, sportifs, sociaux, de santé, de transports, etc. En d'autres termes, la question ne saurait conduire à se demander, pour Lens, ce qui, du stade Bollaert ou du Louvre-Lens, rapportera le plus. Une ville vit de l'équilibre et du développement harmonieux de ses équipements sportifs, culturels, sociaux. Les retombées d'un établissement culturel passent davantage par le changement d'image, à l'instar des villes désignées « capitales européennes de la culture ». Ces villes font, à cette occasion, un réel effort d'investissement comme c'est le cas pour Marseille, l'élue 2013, qui a entrepris d'importants travaux de rénovation du Vieux-Port notamment. Leur image a été dépoussiérée, renouvelée. On mélange ainsi les effets d'un événement culturel et des investissements non liés directement à la culture mais à l'aménagement urbain.
Est-il, selon vous, raisonnable d'investir dans de grands projets culturels en temps de crise ?
Même en temps de crise, il ne faut pas abandonner l'idée d'investir, que ce soit pour bâtir ou agrandir. Je reste cependant réservée sur certains projets en cours qui ne me semblent pas justifiés. Chaque projet doit être pensé dans une dimension sociétale, culturelle et économique. Une réflexion bien construite limite la possibilité de se tromper. Mais le premier objectif, en période de crise, reste de faire fonctionner l'existant, avant d'entreprendre de nouveaux travaux dans l'ignorance de notre capacité à dégager les moyens de leur fonctionnement.
La Fondation Mécène & Loire, initiée par la CCI de Maine-et-Loire, a apporté depuis 2007 son soutien à nombre de projets. En 2012, sa pérennité a été mise en question du fait d'une éventuelle réforme du mécénat, réforme à laquelle Bercy a renoncé. Que pensez-vous du mécénat, de sa « mission » ?
Il n'y a pas un mécénat mais des mécénats, celui des entreprises et celui des particuliers. J'aime l'idée des fondations car il s'agit d'un ensemble de mécènes et non d'un seul. Cela permet de se prémunir du risque d'intrusion d'un mécène dans la politique de l'établissement. L'action de la Fondation Mécène & Loire est très intéressante car elle soutient des projets en amont desquels a été conduite une vraie réflexion, et qui présentent également, en nombre de cas, une dimension sociale. Le mécénat bénéficie d'avantages fiscaux importants sur lesquels il aurait été difficile de revenir. Mais il pourrait être intéressant de faire une évaluation de ces avantages fiscaux et de mener une réflexion sur l'impact des diverses formes de mécénat. En France, le mécénat demeure peu développé car l'Etat est déjà très présent dans l'action culturelle, contrairement aux Etats-Unis. Le mécénat agit comme un effet de levier et contribue à concrétiser des projets partiellement financés par l'Etat, et réciproquement. Je le vois plus comme un complément que comme un substitut de l'action publique. L'Etat ne peut pas tout financer, le privé doit intervenir. Le mécénat vient renforcer l'action de l'Etat. Il est nécessaire de conserver cette complémentarité. Le « réflexe mécénat » pourrait être davantage développé. Mais cela reste toujours difficile dans un schéma où l'action publique est dominante, même si elle est en retrait aujourd'hui.
Propos recueillis par Marianne Bourgeois
Derniers livres publiés
- Benhamou F. et Cornu M. (dir.), « Le patrimoine culturel au risque de l'immatériel. Enjeux juridiques, culturels, économiques », L'Harmattan, 2011.
- Benhamou F. et Thesmar D., « Valoriser le patrimoine culturel de la France », Rapport pour le Conseil d'Analyse économique, Paris, La Documentation française, 2011.
- Benhamou F., « Economie du patrimoine culturel », Paris, La Découverte (Repères), 2012.