Valoriser les savoir-faire rares, prendre en compte le patrimoine économique tout autant que la notoriété, tel est le sens du label « EPV » (Entreprise du Patrimoine Vivant), accordé par le Ministère de l'Economie, de l'Industrie et de l'emploi.
EPV, un label d'excellence et de reconnaissance
Certaines PME françaises se distinguent par une histoire et un patrimoine parfois séculaires, des savoir-faire rares et des capacités d'innovation qui ont contribué à asseoir leur notoriété dans le tissu économique local. En créant en 2005 le label EPV, les pouvoirs publics ont souhaité promouvoir ces PME singulières et reconnaître leurs savoir-faire. «Patrimoine » « Vivant », deux mots explicites : Loin d'être une résurgence d'un passé nostalgique, il s'agit de faire vivre ces savoir-faire, en facilitant leur médiatisation, en les projetant dans le futur. Les savoir-faire aussi rares soient-ils n'impliquent pas nécessairement une rupture avec la modernité. Pour beaucoup d'entreprises EPV, l'innovation est même une nécessité économique. C'est en effet en se positionnant sur de nouveaux produits et savoir-faire qu'elles parviennent à pérenniser leur métier originel.
En mai dernier, l'Institut Supérieur des Métiers, en charge du label EPV, recensait 770 entreprises labellisées sur l'ensemble du territoire. Avec 12 entreprises détentrices du précieux sésame, l'Anjou est le fleuron des EPV en Pays-de-Loire (29 pour la région). Fortement ancrées dans les territoires, les entreprises labellisées sont porteuses de savoir- qui rayonnent bien au-delà du grand Ouest.
Plâtre, staff (1), stuc (2), l'éloge du blanc
Créée en 1997 par Eric Leblanc, « Les Métiers du Plâtre » ont pour spécialité la restauration de décors et d'ornementations en gypserie (3) et la réalisation des travaux de stuc (2) imitation pierre et marbre. Basée à Brain sur l'Authion, l'entreprise restaure et reconstitue des chefs-d'œuvre anciens plus ou moins dégradés dans des châteaux, des églises. « Nous sommes peu d'entreprises à exercer ce métier en France », souligne Eric Leblanc. Ce Compagnon du Devoir a obtenu le label EPV en 2007. « La Mission des Métiers d'Art des Pays de la Loire est venue me solliciter. A cette époque, je me souciais davantage de la formation de mes apprentis. Lorsque j'ai réalisé que j'étais le dernier atelier de fabrication de décors dans le Maine-et-Loire je me suis dit qu'il était urgent de promouvoir ce métier. J'ai vu dans l'obtention de ce label, un formidable outil de communication et une référence pour ma clientèle ». Conscient de la méconnaissance de son métier par le grand public, Eric Leblanc essaime les salons, les écoles pour y faire des démonstrations, sensibiliser les jeunes. Affilié à nombre d'associations et de groupements locaux et régionaux (Anjou Métiers d'Art...), il est également membre de la récente association régionale des EPV Pays de Loire : «Cette entité nous permettra d'être représentés au niveau régional, de promouvoir nos métiers ». Cet alchimiste du plâtre (dont le carnet de commandes est rempli jusqu'en 2011) a toujours privilégié le travail en Anjou. « Je suis tellement sollicité, je ne peux être partout ». Certains clients se trouvent pourtant à Singapour, aux Etats-Unis, aux Comores... mais leurs «résidences secondaires » sont en Anjou. En 2009, Eric Leblanc a été lauréat du prix Liliane-Bettencourt pour l'intelligence de la main (prix couronnant chaque année un métier d'art). « Grâce à ce prix, je me suis fait connaître auprès des gens du CAC 40. J'ai été sollicité par le Ministère de la Culture pour devenir Maître d'Art ». Reconnaissance suprême qui récompense un homme, à l'instar des « trésors nationaux vivants » japonais (désignant une personne que le gouvernement a choisie comme exemple de la tradition japonaise). Très humblement, Eric Leblanc répond que « tous les outils de communication sont les bienvenus » et que ses plus belles réussites restent, sans conteste, ses apprentis dont deux ont obtenu le titre de Meilleur Apprenti de France.
La passion d'un métier chevillée à la botte
L'atelier de Joël Albert, maître artisan bottier d'équitation, se trouve à quelques foulées de l'Ecole Nationale d'Equitation, à Saumur. En 1989, ce fils de cordonnier et Compagnon du Devoir reprend les rênes de l'activité d'un ancien bottier. Depuis, Joël Albert a chaussé de belles pointures dont quelques « VIP » comme ce comédien féru d'équitation à la célèbre moustache et à l'allure de dandy... Jean Rochefort ou encore, dans un registre plus rock'n roll le batteur des Rolling Stones. «Aujourd'hui, je suis le seul en France à exercer la botterie d'équitation sur-mesure".
Lucide et inquiet sur l'avenir de son métier, Joël Albert a vu dans l'obtention du label EPV une opportunité à saisir. «Outre les aides à la formation, c'est l'esprit même de cette initiative qui m'importe : préserver des savoir-faire qui, pour certains, sont en passe de disparaître. Il y a pourtant beaucoup d'avenir dans ces métiers, mais c'est difficile. Il faut être motivé, passionné ». Une ou deux fois par an, les EPV sont reçues au Ministère de l'Economie et des Finances : « Cela nous permet de faire entendre nos voix. Nous avons également un suivi relationnel avec l'Institut Supérieur des Métiers en charge des EPV, autant d'occasions d'exprimer nos attentes et préoccupations. En matière de formation, Nos métiers sont orphelins. Mon souci majeur, la formation. Après moi, qui reprendra le flambeau ? ». S'il peut être très flatteur de se retrouver au même rang que de grandes et prestigieuses enseignes comme Hermès, Joël Albert, l'un des premiers à avoir été labellisés (2006), souhaite que ce label continue d'être décerné à de « vrais » savoir-faire artisanaux, que l'on ne tente pas d'y faire entrer des sociétés qui n'y auraient pas forcément leur place. Certes, Joël Albert a parfois des coups de blues, vite oubliés lorsqu'il retourne dans son atelier.
De père en fils... Toitures Petit & Fils
Cela fait bientôt 60 ans que l'entreprise familiale Toitures Petits & Fils au Coudray Macouard, réalise des travaux de couverture sur des chantiers prestigieux ou plus confidentiels. Son savoir-faire, elle le met au service de la restauration de monuments historiques, de châteaux (Versailles, Chenonceaux...) d'édifices (l'Opéra Garnier...). Pour se donner les moyens de rester dans une dynamique économique, elle s'est « jumelée » avec Gautier-Yvon, entreprise de couverture. Toutes deux ont rejoint le groupe Adhéneo (entité rassemblant sous un même toit, plusieurs sociétés spécialisées dans la restauration de la toiture haut de gamme). Pour Jacques Petit, directeur général des deux entités, cela était la suite logique d'une longue expérience basée sur la pérennité d'un savoir-faire ancestral. Le label EPV, Jacques Petit y avait pensé bien avant ce rapprochement avec Gautier-Yvon. « Je m'y retrouvais, tant dans la philosophie que dans la démarche. Ce label c'est une reconnaissance de nos savoir-faire, de métiers uniquement portés par la main de l'homme ». Jacques Petit voit aussi dans ce label un outil de transmission d'un savoir-faire.
« L'EPV permet à nos collaborateurs de monter des marches, d'évoluer. Cela crée une émulation et l'envie d'être dans l'éthique de ce label. C'est au sein même de l'entreprise que ce label peut avoir un intérêt, c'est le fil rouge. Les collaborateurs sont les garants de notre savoir-faire. Quand un jeune nous rejoint pour plusieurs années, qu'on lui parle de ce label, des chantiers sur lesquels il pourra intervenir, cela lui fait prendre conscience de toute la valeur de notre métier ».
« Ce sont les passions et non les intérêts qui mènent le monde ».
Emile Chartier, dit Alain, philosophe
Marianne Bourgeois
(1) Gypserie : revêtement décoratif architectural, mouluré et moulé, souvent ciselé, réalisé en plâtre ou en stuc.
(2) Staff : matériau fait d'un mélange de plâtre et de fibres
(3) Stuc : mélange de chaux et de plâtre
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