Retour accueil
Vous êtes ici  > Tendance

Bientôt tous frappés d’algorithmie ?

Ils sont partout, oeuvrent pour les Google, Facebook et consorts... Si 83 % des Français ont déjà entendu parler des algorithmes, 52 % ne voient pas précisément de quoi il s'agit. Et même la CNIL s'y perd. Explication.

Contact CCI :

Thierry Vergnault
02 41 20 49 55
thierry.vergnault@maineetloire.cci.fr

Algorithme par ci, algorithme par là... Pas un jour sans qu'un media ne prononce ce vocable. Mais un algorithme, qu'est-ce au juste ? Pour faire simple, un algorithme c'est un peu comme une recette de cuisine, une suite d'opérations permettant de passer des ingrédients à un plat préparé. Illustration avec une recette pour réaliser des crêpes : de manière générale, un algorithme sert à traiter ce qu'on appelle des « entrées » (dans ce cas précis, les ingrédients et le matériel de cuisine) pour donner un résultat (les crêpes). Jusqu'à présent, la notion était familière des seuls mathématiciens avant qu'elle ne se popularise avec le développement de l'informatique (un programme est un algorithme) et devienne un concept clé des rouages d'internet. La genèse de l'algorithme remonterait à Euclide, vers 300 avant notre ère. Ce mathématicien aurait inventé le premier algorithme, celui qui aurait permis de calculer le plus grand diviseur commun de deux nombres entiers. Mais revenons au 21ème siècle où ces algorithmes commencent à effrayer certains en raison de pouvoirs super puissants que l'on pourrait leur accorder. En 2015, plusieurs media français leur ont laissé le soin de rédiger 36 000 petits articles sur les résultats des élections régionales dans toutes les communes de l'Hexagone. Leur production ne méritait certes pas le prix Pulitzer, mais, au niveau de la rapidité et de la fiabilité, aucune échotier ou journaliste n'aurait pu rivaliser avec eux.

Où sont-ils ?
Chaque fois que nous consultons Facebook, Google ou Twitter, que Netflix nous propose une série, nous sommes directement exposés aux choix que font pour nous des algorithmes sans parler de l'influence qu'ils peuvent exercer sur nos actions. Les algorithmes règnent dans les salles de marché pour réaliser des ordres d'achats/ventes à grande vitesse (« trading haute féquence ») avec l'inconvénient de provoquer des «krachs éclair», chutes brutales et exagérées de cours. Ils sont aussi devenus auxiliaires de police, capables d'anticiper les lieux où des délits risquent d'être commis. Ce sont eux qui ont fait tomber Joseph Blatter et Michel Platini, les tout-puissants « dieux » de la Fifa, en repérant un mouvement d'argent suspect ; eux qui permettront bientôt de mieux prévenir les fibroses et les accidents cardio-vasculaires ; eux encore qui nous rendent la route plus facile en nous permettant d'optimiser nos trajets et d'éviter les embouteillages. Les algorithmes sont partout mais les craintes qui les entourent se multiplient.

Les algorithmes en débat
La loi pour une République numérique de 2016 a confié à la CNIL la mission de conduire une réflexion sur les enjeux éthiques et les questions de société soulevés par l'évolution des technologies numériques. La CNIL a choisi d'y répondre par l'organisation de débats publics, ateliers et rencontres. En 2017, cette réflexion a porté sur les algorithmes à l'heure de l'intelligence artificielle. Résultats de requêtes sur un moteur de recherche, ordres financiers passés par des robots sur les marchés, diagnostics médicaux automatiques, affectation des étudiants à l'université : dans tous ces domaines, des algorithmes sont à l'œuvre. A l'issue de ces consultations, la CNIL a rendu publique en décembre dernier la synthèse des échanges et des contributions. Il s'agit désormais d'établir une cartographie de l'état du débat public et un panorama des défis et enjeux. Des pistes ou propositions pour accompagner le développement des algorithmes dans un cadre éthique pourront être présentées aux pouvoirs publics. Mais en septembre dernier, la CNIL avait déjà rendu une décision concernant l'algorithme Admission Post Bac, celui-ci faisant part de vives critiques dans le débat public suite à ses insuffisances et à son opacité. La CNIL a donc invité le ministère de l'Enseignement à faire la transparence sur le fonctionnement du processus.

Dans la famille « algorithme », je voudrais...
Il existe plusieurs «familles» d'algorithmes : ceux qui calculent la popularité des pages internet, ceux qui classent leur autorité, ceux qui évaluent la notoriété des utilisateurs des réseaux sociaux et ceux qui tentent de prédire l'avenir. Cette quatrième catégorie peut être perçue comme problématique car elle tente d'anticiper nos comportements à partir des traces que nous avons laissées sur le web. C'est, par exemple, la technique d'Amazon pour recommander de nouveaux livres à un client en fonction de ses lectures récentes.
Tous autant que nous sommes, nous avons chaque jour, recours à ce genre d'outils. Un algorithme est simplement une suite d'instructions utilisée pour résoudre un problème. Mais ce qui a changé, c'est qu'avec l'avènement du numérique, ces savantes formules sont devenues omniprésentes. Des moteurs de recherche aux sites de rencontres en passant par les MP3 ou les réseaux sociaux, tous les programmes informatiques en sont remplis et leur influence sur notre vie quotidienne se renforce tous les jours. D'abord, parce que la capacité de stockage et de calcul des ordinateurs qui les hébergent a explosé. En dix ans à peine, elle a été multipliée par 34. Et ce n'est rien à côté de ce qui nous attend : Google et la Nasa ont récemment présenté un nouvel appareil quantique capable de résoudre en une seconde ce qui prendrait 10.000 ans aux machines actuelles.  Ensuite, parce que la masse de données que nous laissons derrière nous à chacune de nos connexions (qui sert en quelque sorte de carburant aux nouveaux envahisseurs), augmente elle aussi à vitesse grand « V » ; parce que les algorithmes eux-mêmes, conçus par des mathématiciens ultra-pointus, deviennent chaque jour plus sophistiqués. Au point d'être désormais capables de se perfectionner tout seuls, ce qu'on appelle en termes techniques le « machine learning ». Ou, dit autrement, capables de lire dans nos pensées.
Il ne faut donc pas être surpris si Google ne nous propose pas les mêmes résultats de recherche qu'à notre voisin, si Facebook est capable de deviner avec qui l'on vit alors que vous ne l'avez jamais indiqué sur votre profil ou si You Tube nous recommande des chansons inconnues qui vous plaisent instantanément. Grâce à leurs modèles statistiques poussés, les algorithmes savent désormais établir des corrélations entre les milliers de petits indices que nous semons derrière nous sans nous en rendre compte. Cela leur permettrait donc de nous cerner tous individuellement, d'anticiper nos comportements et d'agir en conséquence. En nous proposant par exemple des produits que nous avons de fortes chances d'acheter, en nous mettant en relation avec la personne qui nous correspond le mieux, ou en augmentant la température de notre chauffage lorsque nous nous approchons de notre domicile.

De la nécessité de développer une culture critique
Vivons-nous vraiment l'ère de la « toute-puissance » des algorithmes ? Non, si nous apprenons à ajuster nos comportements en connaissant ce que font les algorithmes et la manière dont ils procèdent, en comprenant ainsi leurs limites. Si les algorithmes sont aujourd'hui omniprésents, ils n'en sont pas pour autant omniscients : leur domaine d'expertise ne couvre que des comportements « monotones » et réguliers. Par chance..., un être humain est loin d'être (uniquement) la somme de ses comportements. L'algorithme ne sera aliénant que pour l'internaute qui a choisi, délibérément, de s'enfermer dans une sphère culturelle délimitée. Et si nous apprenions à déjouer les ficelles des algorithmes ? Avoir une prise sur nos données et sur la manière dont nous sommes calculés, c'est aussi réaliser qu'il est facile de tromper l'algorithme, qui ne fait que calculer et retourner les traces que nous lui fournissons. Pas besoin d'être un hacker de haut rang pour glisser un grain de sable dans la machine...
La régulation des pouvoirs publics ne pourra pas tout : il appartient aujourd'hui à chacun de s'initier à une compréhension critique des algorithmes et de transmettre ces savoirs. De même, les journalistes et les éditeurs, empêtrés dans la spirale infernale des fausses nouvelles (ou «fake news » en bon français J), pourraient aussi en profiter pour tracer la voie et fournir les grilles de lecture nécessaires.


Marianne Bourgeois
Anjou Eco n°50 - février 2018

export_facebook export_delicious export_twitter export_viadeo  export_linkedin