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Christian Monjou : Il faut décomplexer et désacraliser l'innovation

Sur l'écran, les œuvres d'art se succèdent. Christian Monjou vous met face à elles et vous invite à voir avec d'autres lunettes : le génie existe-t-il ? Qu'est-ce que créer ? Comment innover ? Invité par l'Interclub économique d'Anjou*, le conférencier, spécialiste des civilisations anglo-saxonnes, tient la salle pendant plus d'une heure, déboulonnant les idées reçues, démontrant avec engouement et sur un ton un brin subversif, que l'innovation et le leadership ne sont pas toujours là où on les croit.

Christian Monjou

Agrégé d'anglais, enseignant chercheur à Oxford, Christian Monjou est spécialiste des civilisations anglo-saxones. Il a longtemps été professeur de chaire supérieure en khâgne B/L au Lycée Henri IV à Paris et chargé de cours d'agrégation à l'École Normale Supérieure de la rue d'Ulm. Expert référencé à l'APM et par les groupes Germe, il intervient aussi dans le cadre d'HEC Executive Education et à la demande de nombreux cabinets de consultants.

Anjou Eco : L'innovation est devenue une injonction très forte pour nos entreprises. Selon vous, en quoi est-il vraiment indispensable d'innover ?

Christian Monjou : Le monde bouge. Nous rencontrons tous des difficultés nouvelles pour vivre, habiter, vendre... Chercher l'innovation, c'est tenter de fixer le regard du client sur soi. C'est indispensable car ce que l'entreprise ne partage peut-être pas avec l'art, c'est l'intérêt de son œuvre posthume...

Vous dites que le monde bouge ; n'est-ce pas vrai depuis tous temps ?

Effectivement, le mouvement du monde existe depuis toujours. Mais il se tétanise ces dernières années, selon plusieurs influences : l'environnement, le digital, l'économie, la politique. Et il le fait à un rythme accéléré et généralisé. L'entreprise doit se préoccuper de ce que le monde lui raconte. Je parle du strabisme divergent heureux du leader : un œil rivé sur la plasticité du monde extérieur, un autre sur celle de son entreprise, pour digérer et répondre.

Ce monde qui change serait le moment idéal pour innover ?

On innove précisément lorsque le monde change. Lorsqu'il devient urgent de s'adapter pour durer. L'un des plus gros dangers pour une entreprise, ce sont ses succès. Ceux qui induisent ce que j'appelle une compulsion de répétition : faire toujours la même chose alors que le réel a changé. Plaquer de l'immobilité sur un monde mobile. Pour ne pas mourir, il faut savoir bouger et changer, comme le monde. Cela peut signifier abandonner, détruire, refaire, inventer. Mais aussi ajuster, bidouiller.

Vous faites une nuance entre inventer et bidouiller ?

Bien sûr, le premier visage de l'innovation, c'est la déconstruction ; voyez Picasso, voyez la «destruction créatrice » exposée par Schumpeter. Mais tout miser sur l'innovation de rupture est un risque. Imaginez que vous passiez à côté ? Il existe une forme de snobisme de l'innovation de rupture, qui a tué plus d'une entreprise. Je crois quant à moi que l'innovation n'est pas nécessairement le surgissement soudain du nouveau. C'est une réinvention constante.

Quelle est selon vous la clé de l'innovation ?

La première est de créer les conditions pour qu'elle émerge. Le rôle du leader est fondamental ici. Pas parce qu'il est le détenteur absolu de l'innovation mais parce qu'il a à rendre les autres innovants. Cela induit une dimension managériale forte : donner du sens, valoriser les talents, encourager l'essai, être présent mais pas trop, absent mais pas trop. Et aussi, savoir recruter sur un principe de différence et de complémentarité. Des « conseillers fenêtres » invitent à ouvrir, quand des «courtisans miroir » mènent à refléter ; ces derniers sont dangereux pour l'innovation.

Essentielle mais pas centrale, quelle place alors pour le leader ?

Le leader n'a pas à être un pasteur. Il doit être un tisserand qui combine la chaîne et la trame. Il ne faut pas dédier l'innovation à une personne, au risque sinon de la voir s'épuiser. Les grandes créations de ce monde sont collectives. Je n'ai pas cette vision romantique de l'artiste créateur absolu. Le leader doit donner l'impulsion, apprendre non pas à disparaître mais à apparaître autrement, pour conduire au surgissement de l'idée. C'est clairement plus dur dans les grandes structures que dans des start-up.

Vous dites qu'il faut se méfier du déjà-là mais vous démontrez aussi l'intérêt du bidouillage ; quelle nuance entre les deux ?

Effectivement, je pense que le déjà-là est notre pire ennemi parce qu'il paralyse le geste innovant en demandant : « mais au fait, pourquoi faire autrement ? » Pour autant, il est aussi un atout fabuleux car il évite l'angoisse de la page blanche. Bidouiller, c'est travailler le déjà-là, c'est entraîner sa main. Et cela fonctionne ! Regardez Picasso : durant ses périodes sans muse, il a toujours continué à faire travailler ses mains pour le jour où. De mi-août à décembre 1957, il réalise 58 variations des Ménines ! L'innovation est une question de gestuelle, même quand elle est intellectuelle.

Peut-on vraiment demander ce que l'on veut à son corps ? Comment se donner les moyens de l'innovation, dans ce contexte accéléré et généralisé que vous décrivez ?

Je pense qu'il faut décomplexer et désacraliser l'innovation. Innover, ça n'est pas trouver ce qu'on cherche. C'est trouver ce que l'on ne savait pas que l'on cherchait. Pour cela, il faut vivre avec attention. Il faut aussi déplacer les axes de lecture pour ne pas voir uniquement les menaces et les obstacles, mais aussi deviner les opportunités. Un leader est dans le « et », pas dans le «ou». Pasteur disait que le hasard est favorisé par un esprit préparé. Il faut aussi savoir perdre du temps pour en gagner, accepter les gestes fous, ne pas censurer, oser. Il faut « dé-siloter » ; Steve Job n'a rien inventé mais il a fait sauter les silos en associant les fonctionnalités du téléphone, du web, de l'appareil photo...

Vous diriez que l'innovation est davantage une question de posture que de moyens ?

C'est effectivement un état d'esprit d'ouverture et d'attention. C'est une question de travail aussi, car seuls improvisent juste ceux qui ont énormément travaillé. C'est aussi un tempo ; l'innovation est telle lorsqu'elle émerge au bon moment, ni trop tôt, ni trop tard. C'est enfin une question d'équilibre, d'acceptation de la différence qui stimule.

 

Aurélie Jeannin
Anjou Eco n°47 - mai 2017 

*L'Interclub économique d'Anjou regroupe sept associations : la Jeune Chambre Économique, Cobaty, les DCF (Dirigeants commerciaux de France), l'ANDRH (Directeurs de ressources humaines), les DFCG (Directeurs financiers et/ou Directeurs de contrôle de gestion), le CJD (Centre des Jeunes Dirigeants), et le CEA (Club des Entrepreneurs de l'Anjou).

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