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Le français est-il soluble dans les réseaux sociaux ?

Avec la multiplication des supports liés à la révolution numérique, l'écrit n'a pas disparu, bien au contraire. E-mails, SMS, réseaux sociaux..., on n'a jamais autant produit de l'écrit. Pour le meilleur et pour le pire...

Comme chaque année, dans le cadre de la Semaine de la langue française et de la francophonie, les Lyriades, association rassemblant tous les passionnés et amateurs de la langue française, organisaient en mars dernier un programme de conférences dédié à la langue de Voltaire. L'une d'elles, avait une résonnance particulière : « Internet, réseaux sociaux... les nouveaux usages du français ». Pour en parler, Alexandre des Isnards, journaliste et auteur (1) et Laurent Fauré, enseignant, chercheur et linguiste, ont posé des mots dans un cadre « vrMen » (2) idoine pour cette thématique : la Cité de l'objet connecté.
Alexandre des Isnards est l'auteur du « Dictionnaire du nouveau français » (3) indispensable complément aux dictionnaires classiques qui font référence en matière de patrimoine linguistique. «Les dictionnaires classiques sont ouverts aux nouveaux mots, certes, mais ils ne proposent pas de réflexion sur ce que ces mots représentent et ce qu'ils disent de nous. Ils ne prennent pas la mesure de ce qui nous arrive ces dernières années : Internet, les réseaux sociaux ont complètement changé nos sociétés et notre façon de nous exprimer».

Facebook, les réseaux sociaux... ont non seulement révolutionné nos comportements mais aussi apporté de nouveaux mots. Désormais, on « switche » d'un état à l'autre. « Faut que je me plugue »... Pour montrer qu'on est disposé à échanger, on dit qu'on est en open source. Ces nouveaux langages issus du numérique, nous les utilisons pour nous-mêmes ». Comme l'explique Alexandre des Inards, les nouvelles technologies ont contribué à accélérer le temps. « Nous n'avons jamais eu autant le sentiment de manquer de temps. Beaucoup de termes illustrent cette notion chronophage, d'urgence : « deadline », « overbooké ». Optimiser, capitaliser, mutualiser, maximiser... sont des mots que tout consultant se doit de mettre dans ses propositions ! En d'autres termes, on professionnalise nos vies afin de mourir optimisés...». S'agissant du langage à l'heure des réseaux sociaux, Alexandre des Isnards n'hésite pas à parler d'une seconde révolution après celle d'Internet. Pourquoi ces langages se sont-ils développés ?
Aujourd'hui, il est devenu nécessaire de se faire connaître pour obtenir de la reconnaissance. « C'est au nombre de « Like » que l'on mesure notre succès. Tout cela est constamment remis en cause. Les mots utilisés sont liés à la mise en scène de soi. Chacun devient sa propre marque, son propre media. Le selfy est, en la matière, ce qui existe de plus représentatif. Pour se faire admirer, être reconnu par les autres et jouer au Narcisse 2.0, on poste une photo de soi. Sur Facebook, on montre qu'on a réussi ses enfants, ses vacances, sa vie... Bref, que l'on existe ». Alexandre des Isnards parle d' « extimité ». « Aujourd'hui, nous ne sommes jamais seuls. On se promène constamment avec une audience potentielle sur soi. Devant un coucher de soleil, on a deux options : en profiter seul ou partager ce que l'on voit. On parle de choses personnelles mais au vu de tous, avec ses « amis » par exemple que l'on peut désormais supprimer en un clic. Et pour se faire entendre, on use d'hyperboles («c'est juste énorme ! »). Dans ces échanges d'un nouveau type, nous n'avons jamais autant écrit. « Un ado envoie 100 SMS par jour. A chaque échange, nous recevons notre dose de dopamine. Le va et vient de SMS illustre l'inquiétude du signe de l'autre : « Il a pensé à moi ». On n'a jamais été autant en demande de lien social. Et pour parvenir à transmettre nos émotions, on fait appel à des « Arg », « Beurg », « Pff ». La règle de ces échanges : il faut que cela aille vite».

« OMG » (Oh My God !)
Sans surprise, le nouveau français est d'abord anglais. L'anglais est sur-représenté avec des termes d'importation directe tels que « after », « booster »... Les anglicismes font florès (monitoring challenger, brainstorming). Si l'anglais a pris une place capitale, le français n'a jamais été autant parlé dans le monde, comme l'explique Laurent Fauré. « Paradoxalement, Google a sauvé le français et son orthographe en produisant un encodage qui a permis d'utiliser des outils linguistiques dans différentes langues, dont le français ». Pour le linguiste, notre langue s'est transformée au fil des siècles. « Ce n'est pas une autre langue ». Quant aux SMS, ils ne sont qu'une forme réactualisée d'expressions latines (ex : « SPQR » (4), emblème de la République romaine figurant toujours aujourd'hui sur le blason de la ville de Rome). « Acronymes, émoticones... nous retrouvons un système d'expression très ancien, celui de la formation des hiéroglyphes. Toutes les formes d'écriture numérique ne sont rien d'autres que des retombées de ce qui a été à l'origine de l'écriture et de ce qui existe depuis longtemps. Pour preuve : on a retrouvé des documents datant de l'Egypte ancienne attestant que des scribes avaient créé des signes qui permettaient de décrire au plus grand nombre une réalité partagée ».


Marianne Bourgeois
Anjou Eco N°45 - octobre 2016


 (1) : Alexandre des Inards anime des conférences sur les nouveaux comportements au travail et sur les réseaux sociaux. Il est le coauteur des best-sellers l‘Open space m'a tuer (Hachette Littératures, 2008) et Facebook m'a tuer (NiL Éditions, 2011).
(2) : vrMen : vraiment
(3) Allary Editions
(4) Senatus populusque romanus (SPQR, emblème de la République romaine)

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