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Jean-Baptiste Humeau : Consortium 2H2S - les réseaux essentiels pour le développement territorial

Jean-Baptiste Humeau coordonne un groupement d'universitaires européens qui travaillent sur les facteurs du développement des territoires. Ceux-ci sont divers : héritages, capacité à penser l'avenir collectivement, multiculturalisme... Le croisement des réseaux s'est imposé aujourd'hui au premier rang des moteurs du développement territorial.

Biographie
Jean Baptiste Humeau est professeur des universités. Il intervient dans diverses universités européennes. Agrégé et docteur en géographie (Université de Caen 1992), il a enseigné aux universités de Poitiers et Angers.

Extraits bibliographiques
- « Atlas de l'Anjou », Comité d'expansion du Maine-et-Loire et Laboratoire de géographie de l'Université d'Angers, 103 p., 121 cartes, Le Polygraphe, 1997

- « Maine-et-Loire, Dynamiques et perspectives », Réseau Atlas, 109 p. 105 cartes, Le Polygraphe, 2005

Entreprendre dans les territoires de l'Union européenne, 216 p., Presses de l'Université d'Angers, 2010

- « The rôle of polycentric network in the human settlements », pp 25-38, in Journal of Urban and Regional Analysis, University of Bucharest, 2010

- « Quarante ans après dans la Vallée de l'Authion », pp 112-131, in Archives d'Anjou, 2010

- « Repenser les territoires », in Anjou, pp 274-309, 12 cartes, Ed. Bonneton, 2010

 

Vous coordonnez le Consortium 2H2S. Quelle est cette organisation ?
H comme Humaines et Humanités et S comme Sciences Sociales... Le Consortium européen de recherche 2H2S est né il y a dix ans d'une idée du Pôle de Recherche et d'Innovation à Angers, animé alors par la CCI et depuis par Angers Technopole. Les « Chaires du PRIA » consistaient à inviter un chercheur étranger à poursuivre ses travaux en Anjou pendant 6 mois. En 2001, le directeur du laboratoire de développement régional et de géographie de Bucarest est venu à Angers. D'où l'idée de créer un réseau européen de recherche sur les processus et bilans des politiques publiques territorialisées. Le Consortium 2H2S réunit environ 80 universitaires : géographes, historiens, économistes, sociologues, juristes... de 7 pays européens. Il a bénéficié de l'aide financière d'Angers Loire Métropole, du Conseil général et du Ministère de la recherche pour son lancement. Aujourd'hui, ses ressources sont issues du Contrat de Projet Etat-Région, de l'Université franco-allemande et de l'Union européenne.

Sur quels thèmes travaillez-vous ?
Notre recherche commune « Initiatives entrepreneuriales et développement territorial, comparaisons européennes» porte sur tous les domaines d'intervention publique et privée, agglomérations, pays, régions, « réalisations entrepreneuriales » économiques, sociales et culturelles qui ont des effets territoriaux. Nous menons nos analyses sur des « espaces laboratoires » avec leurs acteurs. Nous comparons entre les pays partenaires du Consortium 2H2S. Identifier les ressorts de la richesse d'un territoire suppose de comprendre la richesse d'autres territoires.
En juillet 2011, nous avons travaillé sur « L'invention de nouveaux territoires dans l'espace laboratoire du Val de Loire». En France, la Vallée de la Loire concentre de nombreux archétypes territoriaux : « Châteaux de la Loire », horticulture du « Jardin de la France », activité maritime nantaise, constructions navales de l'Estuaire. De nombreux lieux sont emblématiques, mais ils sont confrontés à des mutations puissantes.

Qu'avez-vous principalement découvert ?
Tout d'abord, il nous a fallu affiner des observations : l'inégal développement touristique de la Vallée de la Loire, l'horticulture traditionnelle bousculée par la concurrence, l'expansion d'agglomérations urbaines de plus en plus étalées dont les centres doivent être réinventés, des chantiers navals mythiques à l'avenir incertain, l'identité de la ville-port de Saint Nazaire...

Quel sont les facteurs du développement territorial ?
ou quelles sont les causes de l'inaction territoriale ? Notre Consortium accorde beaucoup d'importance aux héritages : ceux du communisme en Europe centrale, la centralisation jacobine française et les ressorts positifs du fédéralisme sont parmi les plus déterminants. Des mécanismes de pensée sont bloquants, d'autres porteurs d'avenir comme la capacité à fédérer les acteurs, à penser d'emblée l'action en réseaux. C'est le cas de l'Ouest de la France. Mais d'autres en Europe sont encore meilleurs : le pays souabe au sud de l'Allemagne, le Banat en Roumanie malgré l'énorme retard accumulé depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, certaines provinces espagnoles malgré le vertige de l'endettement...
Certains facteurs sont transversaux comme les avantages géographiques physiques et humains. La moyenne montagne, vide en France, est peuplée et source de richesse en Allemagne. Un autre facteur récurrent est la capacité à penser collectivement l'avenir. Dans certaines régions, entreprises et politiques savent parler d'une même voix. Un projet collectif exige une vision partagée de l'avenir d'un territoire. Ce n'est pas vrai partout. Ainsi les habitants quittent l'Est de l'Allemagne, malgré les infrastructures considérables réalisées depuis 1990 car ils n'attendent rien de l'avenir sur ces territoires.
Le multiculturalisme est également très favorable au développement territorial.  Il forme des esprits naturellement ouverts à la différence et à l'innovation. Dans le Banat roumain, les habitants échangent grâce à la diversité linguistique et culturelle, l'altérité et les différences sont vécues positivement. Cela paraît paradoxal en France.

Aujourd'hui, la voie de l'avenir semble être le réseau...
Effectivement, nous avons identifié le croisement des réseaux (matériels et immatériels) comme un facteur essentiel du développement territorial. On le sait depuis longtemps, les initiatives entrepreneuriales (économiques, sociales et culturelles) qui réussissent sont celles qui créent des réseaux. « L'économie de la connaissance » est un des meilleurs moyens pour briser l'étanchéité de filières économiques à recomposer. Elle est la clef de la réussite de la société Esculape, PME de 300 salariés fabricant de matériel chirurgical à Tuttlingen, ville de 30 000 habitants du sud de l'Allemagne, en moyenne montagne.  En coopération avec cette puissante PME, 200 micro-entreprises ont développé un cluster international. Les instances politiques locales et régionales, les banques et les entreprises ont largement contribué à la création et au financement d'une nouvelle Université très attractive. La Ville a même déplacé un boulevard pour y créer un nouveau centre d'innovation au coeur du tissu urbain ! Le succès repose sur la synergie entre les acteurs décisifs du développement territorial, chefs d'entreprise, centres de formation et de recherche, associations et responsables politiques.

Et l'Anjou dans tout cela ?
En Anjou, le capital géographique physique (situation, diversité paysagère) et humain (densité de population, héritages culturels, structure sociale, diversité économique...) constitue une base de développement exceptionnel. Ce n'est pas le cas partout en Europe. Mais, dans de nombreux domaines d'initiatives en Anjou, les perspectives d'un avenir régional à diverses échelles sont encore trop mal entrevues. On ne partage que ce que l'on sait posséder (idées, ressources) : en Anjou le capital est mal identifié. Si les atouts sont nombreux, ils ne pourront servir l'avenir de tous qu'inclus dans une synergie réelle. Toutes les élites régionales ont une grande responsabilité dans ce processus.
On peut citer des initiatives positives même si elles sont difficiles tant cette société régionale reste fragmentée. Végépolys, fondé sur un système complexe d'innovation, est porteur d'une véritable réinvention territoriale des villes et campagnes en Anjou. La montée en puissance d'un processus d' « économie de la connaissance » devient un fil conducteur essentiel pour les recompositions. Des domaines comme l'agroalimentaire doivent s'en emparer dès maintenant. La filière électronique LEA Valley, Nova Child (ex-Pôle Enfant) ou la fondation Mécène et Loire avancent aussi dans ce sens. Cependant pour anticiper objectivement l'avenir d'un territoire, il faut se méfier de la statistique trop figée dans des cadres socio-économiques descriptifs dépassés. Evitons l'argument « On est dans la moyenne française, on est bon ». A l'échelle de l'Europe et à l'heure de la mondialisation des échanges, cette affirmation n'a plus de sens.

 

Propos recueillis par Alain Ratour

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