Pénurie de compétences, difficultés à recruter... malgré la crise et l'augmentation du nombre demandeurs d'emploi, certains secteurs d'activité souffrent d'un manque notable de main-d'œuvre. Sans visibilité, les entreprises naviguent à vue. Industrie, BTP, Restauration... les bras manquent dans des métiers dits « en tension », voire pour certains en haute tension.
Recherche candidats désespérément
Paradoxe : le marché du travail français connaît une situation contradictoire : conjointement à un taux de chômage élevé, il existe des difficultés de recrutement dans certains métiers dits « en tension ». Les signaux se mettent au rouge lorsque le taux est supérieur à 0,8 offre par demande. Les causes sont multiples : inadéquation entre les profils requis et ceux des personnes en recherche d'emploi, manque d'attractivité de certains métiers du fait des conditions de travail, de rémunérations, de perspectives d'évolutions. Avec le départ des papy-boomers, les besoins en main-d'oeuvre vont s'accroître de façon significative d'ici 2015. Selon la Dares (*) et le Commissariat général du Plan, à l'origine du dernier rapport sur l'avenir des métiers, les activités liées aux services seront les plus créateurs d'emploi. 15 métiers concentrent à eux seuls 50 % des postes à pourvoir. En tête, les assistantes maternelles, les aides à domicile, les agents de service et d'entretien, les cadres administratifs et comptables. Les besoins se feront particulièrement sentir dans des secteurs comme la logistique et le commerce. D'autres secteurs (BTP, industrie, hôtellerie-restauration ainsi que certains métiers de la santé (infirmiers) connaissent des tensions depuis des années. Dans ce contexte, quels pourraient être les antihypertenseurs à privilégier ? Plusieurs « prescriptions » possibles : favoriser la formation, les promotions en interne, les mobilités inter- sectorielles pour faciliter les reconversions dans les métiers en voie de régression, fidéliser la main-d'œuvre dans des métiers peu attractifs en améliorant les conditions de travail et les perspectives d'évolution de carrières mais aussi dépoussiérer l'image peu « glamour » de certains métiers et des clichés qui vont avec.
L'industrie, des métiers en « super tension »
En France, l'industrie représente un emploi sur quatre. Ce secteur est confronté depuis longtemps à cette problématique des métiers en tension, voire en « super tension ». Certains sont en tension permanente (la chaudronnerie, le soudage, l'usinage ou encore la maintenance). Etat critique pour l'industrie qui a besoin d'une nouvelle dynamique, de compétences renouvelées et qui risque d'hypothéquer l'avenir. Le problème est « pluriel » : un déficit d'image, une faible attractivité des filières techniques - bien que le secteur offre de belles perspectives de carrières - des départs massifs à la retraite. A cela s'ajoute pour les entreprises la difficulté de planifier leurs besoins du fait d'une conjoncture économique très mouvante et des aléas qui y sont liés. Sans parler de l'évolution de l'emploi industriel qui se caractérise par une qualification croissante, du fait de process de plus en plus sophistiqués. Ce manque de main-d'œuvre n'est pas sans conséquence. Certaines entreprises sont parfois contraintes de décliner des marchés, voire de perdre des salariés dont les profils sont à haute valeur ajoutée.
Coup de chaud dans la métallurgie
La métallurgie a été l'une des premières victimes de la crise de 2008, avec à son actif, plus de 50 % des licenciements de l'industrie. Un début de reprise s'est amorcé en 2010, mais très rapidement des tensions encore plus prononcées sont apparues dans le domaine de la sous-traitance. En Maine-et-Loire, le Choletais, du fait d'une forte densité industrielle, a été le district le plus touché. Les entreprises se sont trouvées confrontées à un paradoxe : des commandes sans personne pour y répondre. Elles se sont alors tournées vers l'IUMM49 (**) et Pôle Emploi pour les aider à trouver les perles rares. Une première enquête réalisée avant l'été avait permis de repérer un vivier de 1000 emplois disponibles. Action, réaction : en septembre et octobre, des entreprises de décolletage ont présenté leur activité et proposé des emplois dans le cadre de l'opération « Metal Job ». « Si l'initiative est modeste en envergure, elle a le mérite d'être ancrée dans la proximité et son modèle d'être dupliqué ailleurs », comme l'explique Olivier Jeanneau, délégué général de l'UIMM49. Le but : organiser et mutualiser l'action collective au niveau des recrutements plutôt que de faire cavalier seul. Sachant que la moitié des sections d'apprentissage est menacée d'extinction, il y a urgence. Comment donner envie de faire carrière dans l'industrie sinon en communiquant. Sur ce point, le secteur de la métallurgie a du retard à l'allumage contrairement au BTP qui, grâce à des campagnes de communication très efficientes, a su attirer de nouveaux bras dans ses rangs.
« Notre rôle est d'aider les entreprises à communiquer, surtout les PME. Tous les niveaux de compétence sont recherchés, profils expérimentés ou non ». Loin d'être un détail, l'industrie est un secteur où le taux d'insertion est l'un des meilleurs.
Chez TREX, société spécialisée dans la production de vis à Cholet, les difficultés de recrutement sont malheureusement l'une des préoccupations récurrentes de Christelle Cailleau, Présidente. « Nous fabriquons des visseries sur des machines mécaniques. Les formations existantes ne sont pas appropriées à notre activité. Les autres ont disparu, faute d'élèves. Les jeunes ne sont pas attirés par nos métiers. Nous devons par conséquent former les nouveaux entrants ». Tel a été le cas de Natacha Plard, recrutée en 2008 au poste de tourneur. Issue de la parapharmacie, Natacha Plard n'avait aucune expérience dans le milieu industriel. Son atout : sa motivation et des aptitudes repérées par des tests de simulation. Une femme dans un environnement à 100 % masculin ? Cela tient presque d'une Révolution ! Oui, une Révolution en marche car les femmes commencent à faire leur entrée dans le milieu industriel. Non seulement elles y trouvent leur place mais présentent des compétences et des aptitudes complémentaires à celles des hommes. Méticulosité, patience... chez Trex, Natacha Plard s'occupe des petites pièces. Elle ne regrette nullement son choix professionnel : «J'ai du tout apprendre. Aujourd'hui, je suis capable de suivre le processus de fabrication d'une pièce de A à Z. Chaque situation nouvelle est l'occasion de continuer à me former ». « Nous n'aurions jamais pensé avoir une candidature féminine à ce poste », comme l'explique Ch. Cailleau, « cette expérience positive nous incitera, le cas échéant, à féminiser d'autres postes». Mesdames, vous êtes les bienvenues.
En Maine-et-Loire, 17 000 personnes travaillent dans le BTP. Malgré les fructueuses campagnes de communication, depuis 2009, le nombre d'apprentis - baromètre de la santé du BTP - a commencé à décroître et le déclin se poursuit. La faute à la crise qui a entraîné une chute du volume des travaux. Les entreprises ont conservé leurs effectifs mais ont cessé de recourir à l'intérim ou à l'apprentissage. En 2011, l'activité semble reprendre mais les sociétés, du fait d'un manque de visibilité à long terme, privilégient l'emploi intérimaire. Et pourtant, comme le souligne Christian Bachelier-Lubin, Secrétaire Général de la FFB 49 (***), chaque année, 1 000 salariés - soit environ 5 % des effectifs - doivent être embauchés et des apprentis formés pour renouveler la main-d'oeuvre, ce quelle que soit la conjoncture. «Le BTP a toujours connu des métiers en tension, avec des variations parfois importantes.
Après les plaquistes, aujourd'hui, ce sont les électriciens, les postes d'encadrement de chantier qui font défaut. Il est indispensable de continuer à intéresser les jeunes à nos métiers et à sensibiliser les entreprises à l'intérêt manifeste de former la relève dont elles auront besoin demain ».
Gilles Gayon, gérant de l'entreprise de bâtiment Guérif, à Ste-Gemmes-sur-Loire confirme qu'il existe un réel problème de formation. D'autres raisons aussi expliquent, selon lui, le phénomène des métiers en tension. « Les travaux manuels ont longtemps été décriés, pas assez mis en valeur. Il y a une déficience d'image à laquelle nous devons remédier. Nos métiers ont besoin aussi d'être reconnus. Quant aux formations, elles sont le plus souvent inadaptées à nos métiers. Le monde éducatif n'est pas en adéquation avec les réalités de l'activité du bâtiment». Pour remédier à ces aléas, l'entreprise n'a d'autre choix que de recruter de jeunes diplômés aux formations « génériques » (CAP, BTS) et de les former en interne à ses propres métiers. Gilles Gayon défend ardemment la formation en alternance qui devrait être davantage développée et adaptée à la réalité du terrain, de l'exécution à l'encadrement. « L'alternance a toute sa légitimité dans nos métiers ». Boudés les métiers du BTP ? Pourtant c'est l'un des rares secteurs où il est possible d'évoluer sans être diplômé, où les salaires sont attractifs, où il existe un vrai sens des relations humaines, ce qui est loin d'être un détail aujourd'hui. Depuis un an, Gilles Gayon se réjouit de voir des jeunes venir rejoindre les rangs de ses équipes « Ils réalisent qu'il y a des débouchés et des opportunités d'évolution ». Les femmes ont fait aussi leur entrée dans le BTP à l'instar de cette salariée, conductrice de travaux. « Nos métiers sont ouverts à tous pour qui veut se donner les moyens de ses ambitions et souhaite évoluer ».
Le système éducatif français a depuis des années privilégié les filières généralistes au détriment des filières professionnelles. Le résultat ? Un pays de têtes pensantes et de savoir-faire qui continuent de disparaître. Mais qu'est-ce qu'un pays sans usine, qui ne produit plus sinon une coquille vide ? Peut-être serait-il temps de réindustrialiser notre pays ? Comme le dit Michel Serres, philosophe, « l'homme est un animal despécialisé et l'outil qui prolonge sa main le spécialise particulièrement » et l'outil de loin le plus utile restera toujours la main de l'homme.
Marianne Bourgeois
(*) Dares : Direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques
(**) UIMM : Union des Industries et des Métiers de la Métallurgie
(***) FFB 49 : Fédération française du bâtiment de Maine-et-Loire