La crise actuelle justifie un basculement rapide vers une économie responsable. La RSE doit devenir la pierre angulaire de l'entreprise.
Yannick Roudaut
Yannick Roudaut co-dirige le cabinet Alternité (www.alternite.com) aux côtés de Gwenaëlle Mellier et de Sandrine Roudaut. Basé à Nantes, Alternité accompagne les entreprises via des actions de sensibilisation, de réflexion stratégique et de communication responsable pour qu'elles intègrent efficacement les enjeux du développement durable.
Ancien journaliste économique et financier, Yannick Roudaut développe une vision transversale et complexe de la RSE. Formé à l'école de la finance, il a la particularité d'aborder les questions de durabilité sous leur angle économique. Chroniqueur au journal Le Monde sur les questions de finances éthiques et durables, intervenant à l'Essca d'Angers, expert APM, il a publié de nombreux ouvrages dont « l'Alter Entreprise » chez Dunod en 2008. Il donne des conférences en France et en Europe sur l'émergence d'un nouveau modèle économique et social.
Notre modèle économique et financier est à bout de souffle. Au-delà de la nouvelle crise financière qui frappe l'Europe, c'est toute notre conception de la société qui est remise en cause. Nous vivons une mutation économique et sociale qui devrait déboucher, à terme, sur un nouveau modèle économique, soutenable socialement, économiquement et écologiquement. L'entreprise doit en prendre conscience rapidement.
Anjou Eco : Au-delà de ces nombreuses crises (financière, sociale, écologique) en cours ou à venir, qu'est-ce qui vous fait dire que notre modèle touche à sa fin ?
Yannick Roudaut : Nous n'avons plus les moyens de vivre comme avant. Les Etats occidentaux sont les nouveaux pays pauvres. Nous sommes riches de dettes ! Le vieillissement de la population occidentale (qui induit de nouvelles charges financières) et la pression fiscale croissante, vont contribuer à appauvrir la classe moyenne, qui je le rappelle a été le moteur de l'essor de la société de consommation depuis les années 1960. La seconde raison tient à la fin du mythe de la croissance infinie. Depuis l'invention du concept d'obsolescence programmée, nous avons basé toute notre économie sur le renouvellement rapide des biens de consommation, lesquels sont fabriqués grâce à la ponction des matières premières. Aujourd'hui, ces matières premières sont de plus en plus chères du fait de leur rareté, mais aussi de l'explosion de la demande en provenance des économies émergentes. Le monde est fini, et il n'y en aura pas pour tout le monde. L'hyperconsommation et le surendettement, c'est terminé.
Anjou Eco : Dans ce contexte de « fin d'une époque », quelles sont les nouvelles enthousiasmantes ?
Yannick Roudaut : Dans cette atmosphère apocalyptique, fort heureusement, de nouvelles initiatives émergent. Des entreprises, des citoyens, ont pris conscience de la nécessité de penser autrement. Comme le dit si bien Edgar Morin dans La Voie, « tout est à repenser, tout est à recommencer, et cela a déjà commencé, sans qu'on le sache, de façon modeste, de façon marginale, dispersée... ».
Nous sommes contraints de tout réinventer, et cela est particulièrement enthousiasmant. Si l'on se focalise, non plus sur nos problèmes à court terme, mais sur ce qui est en train d'émerger à travers le monde, nous avons toutes les raisons de redevenir optimistes. Mais attention, il ne s'agit pas d'un optimisme béat. L'émergence d'un nouveau modèle économique et social ne se fera malheureusement pas sans heurts, réticences, conflits sociaux... Il ne s'agit pas d'opposer un monde en crise à un monde soutenable. Les deux phénomènes se déroulent en même temps et sont étroitement liés. Plus le modèle ultra-libéral va mal, plus les citoyens, certaines entreprises, se mobilisent pour inventer des organisations novatrices respectueuses à la fois de l'environnement et de l'homme, tout en cherchant un équilibre économique indispensable dans la durée.
Anjou Eco : Quel est l'impact de ces bouleversements sur les entreprises ?
Yannick Roudaut : L'entreprise va devoir réfléchir en termes de performance globale. Elle doit désormais rechercher à être performante économiquement tout en développant sa performance environnementale et sa performance sociale. Ces trois critères deviennent indissociables. Et c'est parce qu'ils sont interdépendants que le modèle fonctionne. Pour chaque décision, le manager doit se demander quel sera le retour sur investissement social, environnemental et économique. Il doit cesser de penser en silos. Il doit appréhender la RSE comme la pierre angulaire de sa stratégie. Malheureusement, c'est encore trop rarement le cas aujourd'hui. Quand le dirigeant prend conscience de la complexité de ces trois paramètres, il devient un dirigeant responsable. Et en cherchant à améliorer sa performance environnementale et sociale, il innove, il implique les collaborateurs, il motive les équipes...
Anjou Eco : Le client, le consommateur, le collaborateur sont-ils réellement sensibles à la RSE ?
Yannick Roudaut : plus on s'enfonce dans les difficultés, plus la prise de conscience selon laquelle on ne peut plus consommer comme avant se développe. Le manque d'argent, les problèmes climatiques et de santé publique, poussent vers le « consommer mieux ». C'est l'émergence de l'économie du sens. Plus nous devons faire un choix devant le linéaire, plus nous nous interrogeons sur l'utilité de l'achat, sur la valeur d'usage du produit. Est-ce un achat plaisir, de solidarité, qui m'apporte du sens ? Ou est-ce un achat fonctionnel auquel cas je ne veux pas payer trop cher ? Dans l'entreprise, les collaborateurs sont eux aussi en attente de sens, d'engagement. De plus en plus de jeunes collaborateurs interrogent leurs dirigeants sur le projet d'entreprise : « Qu'est-ce que l'on va faire ensemble ? Quelle est la finalité de mon poste ? »...
La plus grosse erreur selon moi serait de penser que la RSE est annexe à l'entreprise. Les dirigeants, qui n'ont pas pris conscience de cette formidable attente d'engagement en matière de responsabilité, risquent de mettre en péril leur entreprise au cours des prochaines années !
Anjou Eco : N'est-ce pas un peu utopique de penser que la prise en compte du développement durable est une voie de salut pour les Occidentaux ?
Yannick Roudaut : Théodore Monod disait « L'Utopie, c'est ce qui n'a pas encore été essayé ». Nous avons tout intérêt à essayer cette nouvelle voie économique et sociale pour de nombreuses raisons. C'est tout d'abord l'occasion de nous différencier de la concurrence des pays émergents en produisant des biens et services qualitatifs qui répondent aux attentes de sens. C'est aussi l'occasion de re-localiser certaines activités, de développer des activités non délocalisables (énergies alternatives, maintenance des transports en commun, rénovation des bâtiments peu efficients énergétiquement...). C'est l'occasion de nous désintoxiquer des matières premières, et de trouver des composants alternatifs, donc d'innover. C'est enfin une obligation car des pays comme la Chine ou la Corée du Sud sont aujourd'hui bien décidés à devenir leaders dans les technologies vertes. Plus près de nous, l'Allemagne a décidé de sortir du nucléaire. Au-delà des difficultés que cela va poser aux Allemands dans les dix prochaines années, ce choix va permettre à Siemens de s'affirmer au niveau mondial comme un des leaders en matière d'énergies renouvelables alors que nous serons encore en train d'essayer de préserver un modèle énergétique, lequel nous empêche de penser autrement l'avenir.